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Division de la gestion de documents et des archives

Émile Ollivier : homme de mémoire (1)

Source: DGDA, Université de Montréal. Fonds Émile Ollivier (P0349) IFP07432.

Écrivain, sociologue et professeur à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal à partir de 1977, Émile Ollivier est né en 1940 à Port-au-Prince, en Haïti. Il vit ses premières années sous la dictature du régime de Duvalier. Impliqué dans la politique dès l'âge de 18 ans, il se voit obligé de vivre dans la clandestinité. Libéré et poussé à l'exil après trois mois dans la « prison de la mort » de Fort Dimanche (où il se faisait apporter des livres par un gardien), Émile Ollivier commence le voyage qui marquera sa vie.

Un jour, j'ai pris conscience que je vivais dans une situation historique impossible, sous la dictature de Duvalier, l'horizon était barré. […] Ou bien j'acceptais de croupir en Haïti, ou bien comme l'oiseau, de battre les ailes. (2)

Après un court séjour à Paris à l'aube de ses vingt ans, Émile Ollivier émigre au Québec dans les années 1960. Constamment absorbé par ses engagements professionnels, Ollivier ne cessa jamais d'écrire et de construire une œuvre riche et une réflexion inédite sur l'exil et la littérature migrante (terme dont il aurait la paternité). Il lui paraît essentiel de confondre « l'acte d'écrire et l'acte de vivre » (3) afin de laisser sa marque au sein des domaines de la poésie, du roman, de la nouvelle, du théâtre, mais aussi de la politique.

Signée symboliquement à la Brûlerie en 2007, café qu'il avait l'habitude de fréquenter, la convention de donation, qui a permis à la Division de la gestion de documents et des archives de l'Université de Montréal d'acquérir le fonds d'Émile Ollivier, nous permet aujourd'hui d'avoir accès à cette oeuvre inédite. Constitué, notamment, de 5,77 mètres de documents textuels ainsi que de nombreuses photos, le fonds nous permet ce regard intimiste sur la carrière prolifique de cet homme aux mille chapeaux. Mais tout d'abord, attardons-nous à l'homme derrière les archives et aux activités d'où elles émergent.

Un homme fragmenté

Comme émigrant, Émile Ollivier ressent l'obligation de vivre dans un dédoublement constant. En effet, il éprouve une responsabilité envers les deux pays; à la fois celui de son origine et de son adoption. C'est tout de même une grande richesse, mais cela lui impose une identité morcelée :

[…] j'ai pu voir se modifier, s'ajuster mon identité et l'ensemble de ma personnalité jusqu'à me découvrir pluriel, un être fait de l'interférence de tous les lieux que j'ai traversés. (4)

Intérieurement ni tout à fait blanc, ni tout à fait noir, Ollivier est l'image d'un homme fragmenté. La mémoire devient l'élément clé qui permet de relier le passé et le devenir; elle relie les fragments entre eux pour constituer une identité pleine mais multiple. Haïti reste tout de même au centre des priorités d'Ollivier. Avec plusieurs camarades Haïtiens, il cherche à contribuer, à l'aide de sa plume.

J'étais certain, avec tous les camarades de l'exil, j'étais assuré que nous pourrions participer activement à la production de notre Histoire, de celle de ce pays perdu dans la mer caraïbe, de ce peuple presque oublié de la terre et des dieux et être enfin maîtres de notre Destin. (5)

Ainsi, il écrit dans Nouvelle optique, Collectif paroles, ou encore il contribue à des ouvrages comme Haïti quel développement, Trente ans de pouvoir Noir en Haïti et c'est ainsi qu'il oeuvre au mieux-être de son pays d'origine.

Conception du métier d'écrivain

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Source: DGDA, Université de Montréal. Fonds Émile Ollivier (P0349) IFP07441

Ollivier a beaucoup travaillé sur les thèmes de la mémoire et de l'oubli. L'écriture lui permet de lutter contre cet oubli et de maintenir la cohérence de son identité : c'est pour lui une arme à portée de bouche et de main. Hanté par ce pays, Ollivier garde Haïti en mémoire, et c'est au sein de ses œuvres qu'il y retourne. Ainsi, l'écriture est cette tâche intellectuelle nécessaire à l'écrivain migrant alors que ses archives constituent une autre représentation de cette quête mémorielle. Dans une entrevue donnée à la radio de la SRC le 6 novembre 1994, il dit ceci :

 
Les écrivains peuvent être témoins, les écrivains peuvent faire lever des niveaux de sens, les écrivains peuvent sous le mode intuitif, percevoir les profondeurs d'une société, leur boulot est de donner du sens à la vie. (6)

Ainsi, l'écriture comme quête de sa mémoire n'est pas nostalgique, mais bien une quête de repère et un prétexte sublime à créer des mondes afin, en quelque sorte, de saisir le pouvoir d'écrire et de réécrire l'Histoire.

Dans la caverne d'Ollivier

Pour Émile Ollivier, l'écriture migrante est donc un passage vers la liberté. Entre cette langue de l'hôte et celle de l'autre, les images migrent pour déjouer l'enfermement et retrouver cette traversée des frontières qu'il rejoue symboliquement par l'écriture. Au cœur de ses archives, on entre dans le monde de Milo, celui de l'homme pour qui l'écriture était à la fois un mode de subsistance thérapeutique et une manière de faire     « le point sur l'exil, le déracinement, l'errance et l'enracinement » (7). Ainsi, le monde et le verbe se retrouvent dans ces cahiers si précieux, en fragments souvent anonymes, à parcourir comme on se perd dans le sens, ou entre les murs d'un labyrinthe. Collage d'articles et d'extraits de livres, l'oeuvre se nourrit du monde. On y découvre également des cahiers presque vierges de projets ayant avortés (pourtant titré : L'escale), alors que d'autres sont gorgés d'une écriture serrée, expansible dans le sens et dans la volonté de dompter sa mémoire et d'imaginer un monde avec une logique propre, au bout d'une plume rouge, verte, noire ou bleue.

C'est ainsi qu'il lutte contre l'oubli et ce combat pour la mémoire produira une richesse incroyable nous permettant de jeter un regard inédit sur l'œuvre d'Émile Ollivier. L'écrivain se révèle par ses archives comme un chercheur et un artisan. Il est ce passage par lequel le monde se pense. Dans la caverne d'Ollivier, on y accèdera par le privilège, en passant par le dédale de l'élaboration d'une œuvre, par le truchement de ses notes, de sa correspondance, par l'ajout mais aussi par la biffure, la substitution et par ces chassés-croisés que l'on devine. Ses archives forment cette œuvre transitoire où rien n'est encore figé, où chaque parole, chaque titre d'œuvre est encore un passage, un devenir. Ainsi, chacune des pièces est à prendre comme la partie d'un mouvement, celui par lequel s'élabore une œuvre, mais également comme le fragment d'une totalité indivisible.


Source: DGDA, Université de Montréal. Fonds Émile Ollivier (P0349). B1, 003 Vitrines.

Par une forme de dialogue avec lui-même (et avec nous à travers le temps), Émile Ollivier écrivait aussi sur le cheminement de ses œuvres, tel un journal intime littéraire, afin de vaincre en quelque sorte l'écriture par l'écriture. Possédé par sa mémoire, c'est toujours grâce au langage qu'il parvenait à dompter ce cheval fou qu'il portait en lui. Dans cette réflexion inédite, il écrit le 26 décembre 1970 :

Ces derniers temps, ma charge professorale et mes travaux à l'Université m'ont empêché d'avancer dans mon nouveau projet de roman dont le titre jusqu'à présent demeure incertain (…) De plus, des problèmes de langage restent encore à préciser. Vais-je prendre le langage tel qu'il est ou comme Joyce l'utilise comme dépositaire de biens culturels? Ou m'engagerai-je dans la voie de Beckett? (8)

Beckett, Joyce, Faulkner, Borges, Marquez et Cortázar sont autant de personnages qui peuplent cette réflexion sur la littérature et sur la langue elle-même. Ainsi, ces « notes éparses, annotations sans suite, correspondant à une habitude quasi mécanique d'écrire » qui nous guident dans l'élaboration de ses premiers romans, est ce qu'il appelle lui-même, le « registre de l'instant présent » (9).

Dans le maelström de cette réflexion sur le monde et l'écriture apparaît la généalogie naissante d'une mystérieuse famille: les Morelli. Hortense, Eva Maria la folle, Noémie, Sylvain et Narcès, personnages en devenir à l'intérieur d'un monde prenant forme. Ensuite, la mise en scène se met en place : la structure, l'enchaînement des événements apparaît.


Source: DGDA, Université de Montréal. Fonds Émile Ollivier (P0349). B1, 005 Feuilles de route,
1970-1977.

Les titres se succèdent et le nom de la ville change, signe d'un mouvement d'élaboration, de construction qui cherche à la fois à prendre pied sur le réel et la fiction. Ollivier s'explique, justifie ses choix puis les rejette à nouveau. De Bakkara, à Karneval, ce Port-au-Prince imaginaire reprendra son ancienne appellation : Trou-Bordet deviendra le théâtre de cette tragédie à la fois politique et fantastique.

Plus je progresse dans l'écriture d'Hortense, plus il m'apparaît que ce roman-quête d'une identité doit prendre le langage de la mémoire, des archives et de l'archéologie. Je crois trouver là une piste intéressante qui donnera plus de cohérence, de rigueur et de densité au roman. (10)

Au bout d'un travail inlassable et de multiples versions, d'abord à la plume puis de plus en plus lisse, lavé du monde, presque vivant, on y voit un roman sur le point de naître. Émile Ollivier termine L'eau ne mouille pas la joie le 1er avril 1982. Alors que cette chronique universelle est à la fois le reflet du destin tragique d'un peuple et l'histoire d'une filiation mystérieuse, ce roman n'en demeure pas moins un extraordinaire rêve fantastique d'une incommensurable beauté. L'histoire nous dira ensuite que ce premier roman s'appellera Mère-Solitude. Il sera publié en 1983 chez Albin Michel à Paris. Deux ans plus tard, on lui discernera le Prix Jacques Roumain.

Émile Ollivier est décédé le 10 novembre 2002 à Montréal à l'âge de 62 ans. Il nous laissera six romans, de nombreuses nouvelles et essais. Chevalier de l'Ordre national du Québec en 1993, de l'Ordre des Arts et des lettres en France en 2000 et récipiendaire de nombreux prix littéraires, l'ampleur de son œuvre et sa contribution intellectuelle est aujourd'hui l'un des joyaux caché que contiennent les archives de l'Université de Montréal.

Mylène Bélanger, Marie H. Calletta et Julien Lavoie-Leblanc


Notes

1 Ce texte a été originalement produit à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, de l’Université de Montréal, dans le cadre du cours ARV1056 – Diffusion, communication et exploitation donné au trimestre d’hiver 2011 par Monsieur Yvon Lemay.
2 Division de la gestion de documents et des archives, Université de Montréal. Fonds Émile Ollivier. P0349/G2, 0006. Entretien avec Suzanne Giguère, [ca 1995].
3 Division de la gestion de documents et des archives, Université de Montréal. Fonds Émile Ollivier. P0349/B1, 0007. Spicilège, 1980-1983.
4 Ollivier, Émile. 2001. Repérages. Montréal : Leméac, coll. Écritoire, p. 24.
5 Ollivier, Émile. 1987. « Être d'ici » dans Nuit blanche, le magazine du livre, n° 28, p. 46.
6 Division de la gestion de documents et des archives, Université de Montréal. Fonds Émile Ollivier. P0349/J1, 0008, Entrevue sur l'écrivain migrant, 6 novembre 1994.
7 Ollivier, Émile. 2001. Repérages. Montréal : Leméac, coll. Écritoire, p. 9.
8 Division de la gestion de documents et des archives, Université de Montréal. Fonds Émile Ollivier. P0349/B1, 0005. Feuilles de route, 1970-1977.
9 Division de la gestion de documents et des archives, Université de Montréal. Fonds Émile Ollivier. P0349/B1, 0007. Spicilège, 18 juillet 1982.
10 Division de la gestion de documents et des archives, Université de Montréal. Fonds Émile Ollivier. P0349/B1, 0007. Spicilège, 25 février 1980.

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